~ Ier trimestre 2025~

Décès de François Thirion

Au revoir François,

Encore une figure marquante du Cercle et de Ribeauvillé qui s’en va à pas feutrés comme tu as toujours mené tes actions. Je sais que tu n’aurais pas aimé que l’on parle de toi dans ces pages. Mais les Nouvelles du Cercle ont vu le jour sous ta présidence, et il est normal qu’elles t’accueillent dans ses lignes.

Tu avais plusieurs passions : ta famille, votre maison, ton métier, ta ville natale et l’histoire de l’Alsace. Les trois premières, tu les as faite graver dans le bois ; les deux suivantes tu les as imprimées sur le papier.

Gravées dans le bois : travailleur infatigable, tu as construit ta maison en t’attachant à respecter les méthodes, traditions et matériaux anciens. Par exemple, tu as pourvu le toit familial d’un Eckpfoschte qui n’existait pas primitivement. Tu y as fait graver (par Pascal Bosshardt) emblèmes et inscriptions ayant un rapport étroit avec ta vie professionnelle et affective :

  • au centre, la tête de Demeter, déesse des moissons et de l’agriculture, symbolise la prospérité ;
  • des volutes et grappes de raisin font référence aux métiers de tes ancêtres ;
  • au-dessus du visage central, à gauche, les chiffres 0 et 1symbolisent l’informatique, activité professionnelledominante de ta famille (toi -même et deux de tes enfants) et, à droite, le nombre 33, symbole du changement positif et du projet ;
  • sous le visage central, dans des volutes, on trouve le millésime 1995, année de ton départ à la retraite ;
  • en-dessous, les initiales de ta famille : « T »pour Thirion et le nom de jeune fille de ton épouse, « E, F et A »pour les prénoms de ta famille.

Imprimées sur le papier : tu as été l’auteur d’un nombre certain d’articles relatifs à l’Alsace et à Ribeauvillé : je n’en ferais pas la liste, elle serait trop longue. Mais, en t’appuyant sur le travail de tes prédécesseurs, tu as largement contribué à l’essor du Cercle dont tu as été président de 2005 à 2013. Au cours de ces huit années, tu t’es attaché à faire passer le Cercle à une « vitesse supérieure », à faire passer une petite communauté de chercheurs passionnés à une société d’histoire ayant « pignon sur rue » avec un fonctionnement « professionnalisé » : annualisation de la parution des revues liées à une exposition (Verriers, Carola, B 17, bornes armoriées, …), création des Cahiers d’histoire, édition de biographie (souvenirs de Charles Meyer), rééditions d’histoires des familles agrémentées de textes et d’illustrations (Petersholtz, Wymann). C’est également à cette période que la Cercle à bénéficié de nouveau locaux dans la Maison du Patrimoine, ce qui lui a permis d’accueillir la bibliothèque municipale ancienne. C’est également sous ta houlette que les premières esquisses du futur site ont été définies. Bref, tu n’as pas chômé …. Et les membres actifs non plus !

Tu as dû utiliser toute ta pugnacité et ta ténacité, ton expérience de la conduite de projet, ton enthousiasme communicatif pour la mise en œuvre de ces actions et y faire participer le plus grand nombre d’entre nous. Tout cela a fait que les fondations de l’Association sont solides et lui permet d’être ce qu’elle est aujourd’hui.

Le mot du Président

Il y a tout juste 100 ans, une poignée de jeunes passionnés par l’histoire locale décident de fonder l’une des premières sociétés d’histoire de la région. Leurs objectifs sont de valoriser notre patrimoine architectural et immatériel et de partager leurs connaissances avec le plus grand nombre.

A une époque où le patrimoine n’était pas encore considéré comme une richesse à valoriser, les membres du Cercle ont créé une dynamique en subventionnant la réfection des maisons à colombage ! En 1938, le Cercle avait même l’ambition de recréer un musée dans les anciens locaux de la synagogue. Mais la guerre a mis un terme à ce projet.

Une soixantaine de revues ont été publiées durant ce siècle.

Nous nous efforçons de préserver cette dynamique engagée par nos aînés et mettre la connaissance historique à la portée du plus grand nombre.

On peut penser qu’en un siècle les enthousiasmés de l’histoire locale ont exploré toutes les facettes de notre roman patrimonial. Mais les recherches que nous menons actuellement sur l’histoire des Ribeaupierre démontrent qu’en remontant les couloirs du temps avec beaucoup de perspicacité on peut encore enrichir notre passé commun.

Il nous faut rendre à l’histoire locale la romance de sa grandeur.

Code de la route au Moyen-Age

Nous évoquions dans le numéro précédent des Nouvelles du Cercle le Landgraben. C’est l’occasion de voir d’un peu plus près ce qu’est le réseau « routier » du Moyen-Age.     

Le Moyen Âge différencie : les sentiers, les rues à l’intérieur des villes, les routes publiques (via ou strata regia [routes ou rues royales], les routes ou rues impériales (kaiser strasse), la route de campagne (Landstrasse) ou route militaire (strates communis). La via regia est propriété du roi. Le souverain peut imposer à ses sujets des taxes sur la construction de routes et de ponts, mais il accorde également une protection aux voyageurs présent sur le domaine royal et perçoit des droits de douane et des frais d’escorte.

Les routes médiévales servent de liaisons longues distances entre de grandes villes fortifiées. Il ne s’agit pas de routes pavées aménagées, mais de simples sentiers (chemin de forêt selon les normes actuelles). Si une piste n’est plus utilisable, de nouvelles sont simplement créées à droite et à gauche de celle-ci, générant un faisceau de pistes parallèles. Les anciennes routes commerciales ne sont pas réellement construites, ce sont des chemins naturels, tracés par une utilisation fréquente au fil du temps, débarrassés des obstacles les plus gênant, et parfois (mais parfois seulement) réparés. Les anciennes voies romaines pavées sont également dans un état pitoyable après des siècles d’utilisation et de manque d’entretien. Au sein de ce réseau de connexions instable, encore plus fréquemment que les rivières, les chemins changent de cap : par exemple, il suffisait qu’un nouveau tarif soit imposé ou qu’un pont soit construit (parfois une simple poutre posée pour les piétons, ou l’utilisation d’un gué).

Les propriétaires fonciers sur les terres desquels se trouve le chemin ne sont en aucun cas intéressés à ce que le chemin soit en parfait état (certains prépareraient même leur chemin en conséquence) puisqu’un droit coutumier stipule que tous les biens et propriétés tombés à terre deviennent la possession du propriétaire du terrain : le mauvais état des sentiers est donc une garantie d’une source de revenus conséquents. Les charretiers se prépare à un incident en transportant des pièces de rechange pour les roues et les essieux cassés.

L’usage des chemins et des routes n’est généralement pas gratuit et un péage est perçu pour leur utilisation. Le paiement s’effectue généralement à des endroits stratégiquement importants : ponts, gués portes de la ville, carrefour de deux chemins ou routes importantes. Ces points de péage permettent souvent de se loger et de faire du commerce.

 Un certain nombre d’infrastructures pour accueillir les voyageurs et soigner les chevaux sont implantées sur les longs tronçons : châteaux, monastères, palais royaux et cours royales, simples auberges et relais.

Ces chemins étant fondamentaux pour les voyageurs, diverses réglementations pour la circulation sont édictées. Voici quelques exemples :

  • la route du roi doit être si large qu’une voiture puisse en éviter une autre ;
  • le chariot vide doit éviter et laisser passer celui qui est chargé et celui qui est le moins chargé devrait éviter celui qui est lourd ;
  • le cavalier cède le passage à la voiture et le piéton au cavalier ;
  • sur un chemin étroit ou sur un pont, si la voiture suit un cavalier, le chariot doit attendre que ceux-ci soient passés ;
  • la voiture qui arrive en premier sur le pont doit passer en premier, qu’elle soit vide ou non.

[Source : https://www.via-regia.org/via_regia/geschichte/pdf/Diplomarbeit.pdf]

Registre judiciaire de Ribeauvillé en 1685

Les archives de la ville de Ribeauvillé conservent des registres judiciaires de 1680 jusqu’à la Révolution. On y trouve tous les comptes rendus des audiences du tribunal civil. Les affaires pénales ne sont plus traitées au sein de la seigneurie, mais par les juges du Conseil Souverain d’Alsace, siégeant à Colmar.

Le requérant doit avancer une caution de 3 batz au tribunal pour saisir la justice. Cette caution va dans les caisses municipales, alors que les amendes dues sont versées dans la caisse du seigneur.

Entre 1685 et 1690, on relève quelques centaines de jugements, avec une moyenne de dix affaires par audience qui se déroulent toutes les trois semaines environ. Ainsi, on peut relever des dépôts de plainte récurrents portant sur :

  • des différends commerciaux liés à la vente de vin, de vignes, de maisons, de bétails …
  • des griefs formulés contre des boulangers qui ne respectent pas les cahiers des charges relatifs aux poids, à la cuisson ou au type de farine utilisée ;
  • des affaires d’injures, de diffamations ou d’agressions physiques. On en relève au moins une à chaque audience ;
  • des vols qui constituent des « affaires courantes » : vols de bois, de raisins, de linge …
  • des affaires religieuses : blasphèmes, mise en cause de la moralité de certains hommes d’église, non-respect des prescriptions religieuses (manger de la viande le vendredi, travail au champ le dimanche…) ;
  • des litiges liés aux héritages au sein d’une famille.

Ce qui ressort de l’étude de toutes ces saisines du tribunal, c’est que la cohésion sociale au sein d’une communauté, comme celle de Ribeauvillé, n’est pas assurée. On perçoit même beaucoup de conflits au sein même de la parentèle et de nombreux cas de dénonciation dans le voisinage.

Les sentences prononcées sont, dans 75% des cas, des réparations pécuniaires. On trouve quelques cas de mise au pilori public ou au supplice du panier, mais peu de peines de prison. Cependant de nombreuses sentences prononcées font l’objet d’une déclamation publique, soit par les sergents de ville (les Weibel) dans chaque quartier, soit par les curés du haut de la chaire de l’église en présence de la foule des fidèles et du condamné !

Ces faits divers constituent des tranches de vie qui reflètent un peu la vie sociale à Ribeauvillé, à la fin du XVIe siècle. En voici quelques exemples qui montrent que délinquances et incivilités ne sont pas l’apanage de notre siècle…

Audience du 20 mars 1685

  • Saisine du tribunal par un bourgeois protestant, Ulrich Hamann, après le décès de sa femme catholique, au motif que sa part d’héritage a été spoliée par l’administration provinciale alors qu’il a du mal à subvenir aux besoins de ses six enfants. Le tribunal lui rappelle la loi : les enfants de familles mixtes, protestants-catholiques, sont déshérités au profit de l’administration royale.
  • Un manouvrier jaloux estimant n’avoir pas été bien payé dégrade les vignes de son commanditaire = amende de 6 livres et les sergents de ville énonceront la sentence en jour, heure et lieu accoutumés pour avertissement et exemples à d’autres. (A cette époque un curé de campagne était payé 200 à 300 livres par an).
  • Saisine du tribunal par un maître boucher, reprochant sa négligence à son apprenti.
  • Vol de bois dans la forêt seigneuriale = amende de 3 livres pour cette méchante action. La sentence est déclarée du haut de la chair lors de la messe du dimanche.
  • Vol de linge = amende de 6 livres.
  • Litige concernant la succession d’héritage dans une famille recomposée.
  • Vente de pain qui n’a pas été cuit selon l’ordonnance seigneuriale.
  • Nomination d’un tuteur pour un enfant orphelin.
  • Faux témoignage de vol = emprisonnement de 2 mois.
  • Encombrement d’une ruelle au détriment des autres usagers.
  • Diffamation et injures = amende de 3 livres.
  • Achat de sel à Ammerschwihr, au détriment du magasin de la ville. (La vente du sel est alors une des ressources principales de la commune rapportant annuellement 420 livres) = amende de 6 livres et publication de la sentence par les sergents de ville dans chaque quartier.
  • Refus de droit de bourgeoisie et d’autorisation d’exercer le métier de menuisier après le mariage du plaignant avec une fille de Ribeauvillé. La municipalité rétorque que le quota des menuisiers dans la corporation est atteint et que l’on ne peut plus en accepter d’autres dans cette ville.

Audience du 2 avril 1685

  • Mise en cause d’un vigneron, après l’incendie de sa grange, parce qu’on l’a vu pénétrer la nuit dans la grange, avec une chandelle à la main. Le tribunal acquitte le prévenu faute de preuves suffisantes.
  • Différend entre les deux gérants d’un bain municipal, chacun reprochant à l’autre ne pas être scrupuleux dans l’entretien des bains. Il est demandé de n’avoir plus qu’un seul gérant responsable de la salubrité publique (le montant annuel de la location des bains était de 15 florins par an).
  • Litige au sein de la corporation des bouchers concernant l’emplacement de stands lors des marchés hebdomadaires.

Audience du 10 avril 1685

  • Litige concernant le partage des biens d’un vigneron décédé sans descendance directe.
  • Tutelle d’une jeune orpheline non assumée. La jeune fille vit en haillon et n’est pas éduquée par le parrain.
  • Vente de fromages avariés au marché par un marchand ambulant.
  • Signalement du garde champêtre de la ville en état permanent d’ébriété. Il sera radié de sa fonction.
  • Litige concernant des remboursements de dettes de jeux.

Audience du 30 avril 1685

  • Litige suite à l’achat d’une vache mise à prix 55 florins et 10 batz, payé en vin ; le vendeur s’estime lésé.
  • Dévolution des biens d’une personne âgée pour être pris en pension par un tiers. Ce dernier s’engage à régler les dettes passives du requérant.
  • Mésentente concernant un héritage. Un enfant de la fratrie se sent lésé parce que sa part d’héritage est sous-évaluée.
  • Rixe et tapage nocturne dans la rue des Juifs = amende de 6 livres pour tous les protagonistes.
  • Blasphème proféré en public par un charron =amende de 2 livres à verser au curé.
  • Injures, menaces, coups et blessures au sujet de l’adjudication de la place de danse, entre deux familles qui se disputaient la location = amende de 9 livres à chaque famille à verser à Monseigneur le Prince et aucune ne pourra prétendre, à l’avenir, s’occuper du bal.
  • Dispute et tapage nocturne, mettant en cause 5 personnes = amende de 3 livres pour chacune d’elles.
  • Plainte d’un commerçant au motif qu’un ménétrier le dénigre dans ses chansons. Le plaignant demande une réparation d’honneur et une annonce officielle dans chaque quartier de la ville par le Weibel (l’appariteur).
  • Injures d’un homme qui a traité ses deux belles-sœurs de « putains des Augustins et des curés» et « qu’elles paillardent au couvent ». La sentence est laissée à l’appréciation du Prince.

La lourde peine des voleurs de raisins 

Chaque année à l’approche des vendanges, un fléau venait s’abattre sur Ribeauvillé et son ban : celui du vol de raisins dans le vignoble et du commerce clandestin de ces rapines. Jusqu’au XVIIIe siècle, ceci semble constituer une vraie calamité.

Chaque année les Rebbauordnung (règlements de la vigne) édictaient les sentences pour les vols de raisins. Les peines étaient réparties en trois catégories :

  • petits larcins (une corbeille - ein Kubel - de raisins) = amende (ein Eynung) de quelques livres (de 3 à 6 livres au début du XVIIIe siècle) avec l’honneur de voir son nom mentionné, avec le délit et la peine, sur un registre de remontrances (Ruegregister) : la peine sera en plus énoncée par le Weibel, soit dans les quatre quartiers de la ville, soit du haut du Rufhaüslein (le balcon de l’ancienne mairie).
  • quantités plus importantes de raisins volés (ein Hochbütte - une hotte pleine) = peine de la viole (die Geig – appelé aussi carcan ou pilori) soit une grosse planche percée de trois trous pour y faire passer la tête et les poignets. Affublé de cet ornement, le délinquant était promené par les rues de la ville.
  • vols encore plus importants (ein Karrenbütte - une cuve pleine) = « supplice du panier » (der Korb). Dans un premier temps le coupable était condamné à passer deux jours dans la tour des voleurs ; puis il était amené, avec une partie des raisins volés autour du cou, devant la porte basse de la ville vers une potence spéciale. Celle-ci portait au bout de la corde une sorte de siège en forme de panier. On ligotait fortement le prisonnier à ce siège, puis on le laissait choir dans un bassin, où les boulangers avaient coutume de faire la toilette de leurs porcs. L’opération était répétée plusieurs fois, proportionnellement à la gravité du délit.

Les mesures de répression visaient avant tout à dissuader les voleurs de soustraire le raisin.

Les voleurs étaient, pour la plupart des journaliers ou autres tâcherons, dérobant, au cours de leur travail dans le vignoble, des raisins, soit dans les pièces qu’ils travaillaient, soit dans les pièces voisines. Les petits larcins étaient faits pour satisfaire les besoins de la famille, mais les rapines plus importantes alimentaient un commerce illicite, plus ou moins lucratif, avec les communes de la plaine ou de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines.

En 1727, la municipalité édicte une ordonnance qui interdit de transporter des raisins dans des paniers ou des hottes, recouverts de vêtements ou d’herbe. La mesure semble avoir été peu efficace puisque le règlement de 1739 oblige les gardiens des portes à fouiller hottes et paniers. Mais cela n’a pas empêché l’instauration la pratique d’un commerce clandestin de raisins volés dans la ville même.

En 1772, une nouvelle disposition interdisait la vente du raisin par baquet ou tendelin, mais seule la vente par cuveaux entiers était permise.

En 1774, le chancelier Radius admoneste les bangardes (les gardes champêtres) et les gardiens des portes parce que les vols de raisins continuent. Il demande expressément à la police rurale d’être plus vigilante, notamment en soirée et décide que les portiers de la ville, seront, durant la période des vendanges, renforcés.

Quelques décennies plus tard, en 1847, alors que le vol des raisins perdure toujours dans le ban de Ribeauvillé, le maire prend un arrêté qui stipule qu’une personne qui ne soit pas vigneronne ne pourra pas transporter de raisins pour être vendus sans être porteur d’une permission du maire. L’arrêté conclut : les raisins confisqués seront distribués aux pauvres de la ville.

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